Le scénario des émeutes

vendredi 11 novembre 2005.

Alain Lipietz, député Vert européen, était en déplacement an Amérique du Sud au plus fort des violences de ces derniers jours en France.

Dans son blog, il en livre son analyse :

« En correspondance permanente avec la France, avec les Verts et Villejuif-Autrement (mon « groupe local »), je suis avec angoisse le « feuilleton des émeutes-Sarkozy » qui se déroule comme à la parade. C’est incroyable comment une manoeuvre peut aussi bien réussir ! On crache pendant des mois sur la « racaille » des banlieues, promise à un nettoyage au karcher. Un incident dégénère : 2 enfants meurent. On rajoute quelques mensonges contre eux, on envoie une grenade lacrymogène sur une mosquée sans s’excuser, les émeutes se répandent à travers toute la France, attisée par la rivalité inter-cités des jeunes complètement marginalisés, humiliés de génération en génération, et qui cherchent leur heure de gloire. Le cirque se répand jusqu’à Bruxelles ! Il n’y a plus alors qu’à passer du karcher au lance-flamme. Face à la chienlit, on proclame l’état d’urgence (comme en Algérie, mais on l’avait évité en mai 68 !), on impose le couvre-feu, on décide d’expulser tous les jeunes étrangers « pris sur le fait » (c’est-à-dire ramassés au faciès), et le ministre responsable du gâchis se voit déjà élu Président.

Un scénario que je connais par cœur ! C’est celui de la provocation de Sharon sur l’Esplanade des Mosquées. Et ça marche !

Ça marche, parce que comme l’ont montré depuis longtemps les sociologues, les exclus et en particulier les jeunes ont une capacité inépuisable de « justifier » leur propre exclusion en se montrant pires que ce dont on les accuse. Le Monde relate l’exemple de cette bande de jeunes qui brûle les gymnases pour qu’enfin on mette un peu d’investissements dans leur quartier. Or, ces gymnases et autres équipements de la « politique de la ville » ne sont que les résultats des émeutes du début des années 90...

Bien entendu, toutes ces violences sont totalement condamnables. Elles ne mènent à rien et ne nuisent qu’aux habitants des quartiers les plus pauvres. Les comprendre n’est pas les excuser. Par exemple, les très radicaux de la liste Euro-Palestine de Garges s’épuisent depuis une semaine à appeler au retour à la non-violence. Peine perdue : ces émeutes, typiques de la « société en sablier », traduisent une dépolitisation extrême, la révolte ne sait plus que dire « Non » sans tactique ni stratégie, comme les « émotions populaires » du XIXe siècle ou aujourd’hui dans le tiers-monde. D’autant que se mêlent, à de véritables manifestations du désespoir, des manœuvres beaucoup plus obscures. Par exemple chez moi, à Villejuif, sans aucune manifestation apparente de jeunes, deux grenades sont lancées dans la mairie (loin des quartiers abandonnés), et une Maison pour Tous, que Villejuif-Autrement avait poussé à rouvrir dans un quartier très difficile, avec une directrice extraordinaire, est incendiée dans la nuit sans l’ombre d’une manifestation autour. Ces deux évènements ne sont pas des émeutes : ce sont de purs et simples attentats. À ce niveau de précision, il n’est pas sûr qu’on puisse parler de « bêtise », mais peut-être de « signal » adressé, probablement, à la mairie, et dont on ne peut exclure qu’elle viennent des dealers dont l’économie parallèle gangrène le sud de notre ville, comme elle a gangrené la Colombie. C’est possible, ce n’est pas démontré.

Car évidemment, le piège est total. Voulant clamer leur fureur et leur dignité bafouée, les émeutiers ne peuvent prendre pour cible que les équipements publics (bus compris) qui sont à leur portée, matérialisation du peu qui a été fait pour eux, souvent à l’instigation d’élus Verts ou communistes.

Que répondre à cette folie ? D’abord la justice, et pas la ratonnade. Sanctions (si possible éducatives) pour les « petites terreurs », et traitement du problème au fond. Pas d’état d’urgence, mais une urgence sociale. L’urgence sociale, ce n’est pas seulement plus d’équipements, c’est avant tout plus de lien social, plus d’emploi dans le lien social, le tiers-secteur associatif, les services publics et même la police de proximité : bref, tout ce que la droite s’est acharnée à éradiquer. Il serait intéressant de regarder si les quartiers où les associations sont actives, avec des régies de quartier embauchant des jeunes pour le service de la communauté, ont plus ou moins souffert que ceux qui sont laissés totalement à l’abandon... »

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