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Comme il fallait s’y attendre, l’INSEE, dans un communiqué diffusé aujourd’hui, confirme le report de la publication de son enquête emploi 2006 à l’automne prochain, et ne fournira pas, d’ici là, "de taux de chômage 2006 au sens du BIT".
« Depuis janvier dernier, la polémique enfle sur ce report, suite à un article du "Canard enchaîné" citant un "expert de l’INSEE", et affirmant que, contrairement aux annonces gouvernementales, le taux de chômage n’est pas descendu à 8,7% fin 2006, son niveau record depuis 2002, "mais se stabiliserait à 9,2%". Selon "Le Canard", le gouvernement aurait alors demandé le report de cette enquête -habituellement publiée chaque année au printemps- après l’élection présidentielle. L’INSEE met en avant des "problèmes statistiques". » (source Le Nouvel Obs.)
Par ailleurs, Le Monde, dans son édition du 6 mars, fait état d’une note rédigée par trois fonctionnaires – deux administrateurs de l’Insee, dont l’un a travaillé au ministère de l’emploi, et un salarié syndicaliste de l’ANPE – qui ont calculé le chiffre représentant les demandeurs d’emploi au sens du BIT, c’est-à-dire ceux qui, quand on les interroge, se déclarent à la recherche d’un emploi, qu’ils soient inscrits ou non à l’ANPE. Le taux de chômage ne serait en fait pas de 8,7% à la fin 2006 – un chiffre calculé à partir des données de l’ANPE – mais de près de 9,5%.
« Les trois experts ont rédigé une note de 15 pages, envoyée anonymement par Internet à plusieurs économistes et que Le Monde s’est procuré. Signée Schi – pour schizophrène, "parce que nous sommes à la fois dedans et dehors", dans le système de la statistique française de l’emploi et critique à son égard, explique l’un des auteurs –, celle-ci retrace les modifications qui ont affecté le calcul du nombre de chômeurs inscrits à l’ANPE depuis juin 2005, c’est-à-dire depuis que Dominique de Villepin est à Matignon. » (source Le Monde)
Cette note explique dans le détail la correction qu’aurait dû apporter en mars l’INSEE , qui traduit le passage des estimations calculées à partir des données de l’ANPE au chiffre BIT. Cette correction serait de 0,8 point, ce qui représenterait quelques 200 000 demandeurs d’emplois en plus. Les années précédentes cette correction était comprise entre 0,1 et 0,3 point.
Voici la note en question, mentionnée par l’article du Monde, qui porte le titre "Chronique d’une révision du chômage annoncée ou comment multiplier par deux la baisse du chômage"
Les auteurs de la note expliquent tout d’abord que l’indicateur du chômage "BIT" « est le seul qui mesure l’évolution réelle du chômage [1] parce qu’il ne dépend pas de la manière de gérer les listes des demandeurs d’emploi. Il ne dépend pas non plus de l’intérêt qu’ont les chômeurs à s’inscrire ou non aux Assédics en fonction de leurs droits à l’assurance chômage et de l’utilité qu’a pour eux l’ANPE dans leur recherche d’emploi. Le chômage B.I.T. reflète la réalité parce qu’il rend compte directement de ce que font les gens et de ce qu’ils vivent. Travaillent-il ? Recherchent-ils un emploi ? Ont-ils vraiment fait des démarches pour en trouver un ? Pour cela, le chômage au sens du B.I.T. est calculé à partir d’une enquête auprès des personnes. C’est le but de l’enquête Emploi que réalise l’Insee. Pour des raisons de précision et de coûts, ses résultats ne sont publiés qu’une fois par an. De ce fait, l’Insee produit chaque mois une estimation provisoire du taux de chômage, destinée à être corrigée en mars de l’année suivante, dès que les résultats d’une nouvelle enquête Emploi sont connus. »
Ils détaillent ensuite, de façon très documentée, comment à partir du mois de juin 2005, « les innovations se sont multipliées dans la façon de gérer les chômeurs, pour bousculer les demandeurs d’emploi hors des catégories phares utilisées pour les statistiques officielles du chômage : les licenciés économiques signataires des conventions de reclassement personnalisé puis les licenciés économiques signataires du contrat de transition professionnelle ; les demandeurs d’emploi créateurs d’entreprise ; les demandeurs d’emploi bénéficiaires des petits boulots d’attente aidés par l’Etat ; certains demandeurs d’emploi qui exercent de temps en temps des petits boulots non aidés pour survivre en attendant mieux. Tous priés d’aller voir hors des catégories utilisées pour les statistiques officielles, dans la catégorie "4", celle des personnes malades ou en formation et des femmes enceintes, ou dans la catégorie "5", créée à l’origine pour les personnes qui avaient un vrai travail et voulaient en changer »
Puis comment « toujours depuis juin 2005, les Assedic laissent moins de temps aux demandeurs d’emploi qui ont oublié d’actualiser leur situation dans les premiers jours du mois pour le faire et de fait, les « absences au contrôle » atteignent et se maintiennent depuis à des niveaux records, expliquant à elles–seules, les deux tiers de la hausse des sorties observée à partir de juin 2005 par rapport aux mois précédents. »
Ainsi, une révision des estimations du chômage au sens du B.I.T.(que l’enquête Emploi 2006 aurait dû faire apparaître) reviendrait à diviser par deux la baisse du chômage estimée depuis mi 2005 … et largement claironnée par le gouvernement.
[1] en précisant toutefois que la précarisation du marché du travail et l’augmentation des transitions entre emploi, sous-emploi et chômage, font du chômage une réalité trop complexe pour pouvoir n’être suivie qu’avec un seul instrument de mesure.