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Enfin ! Les vrais chiffres du chômage désertent les "officines gauchistes" [1] pour s’étaler à la une de la presse officielle et consensuelle. Ainsi Le Monde se fait-il l’écho dans son édition du 27 décembre de la conférence de presse donnée ce même jour par un collectif d’associations et de syndicats baptisé "Les Autres Chiffres du chômage" qui affirme que la France comptait en septembre plus de 4,4 millions de chômeurs, et non 2,172 millions comme l’avait dit le ministère de l’emploi.
Aujourd’hui, Google Actualités France titre à la une "La moitié des chômeurs oubliés" et renvoie sur une trentaine d’articles [2] .
Le collectif ’Les Autres Chiffres du chômage’ (ACDC) est composé d’associations comme le Réseau alerte sur les inégalités (RAI), AC ! ou le Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), et de syndicats comme le SNU-ANPE, SUD ANPE ou la CGT Insee ; il envisage d’organiser quatre conférences de presse, prévues dans les quatre mois précédant l’élection présidentielle, volontairement quelques jours avant la publication des chiffres officiels du chômage, pour "faire réfléchir" et inciter à "arrêter de mentir aux Français". (source Le Monde).
Le chiffrage de ce collectif est difficilement contestable étant donné qu’il se fonde sur les statistiques publiées par l’Insee et le ministère de l’Emploi. Ainsi, un croisement des chiffres de l’Anpe, de la Dares et de l’Insee, montre qu’il y avait 4.450.000 demandeurs d’emploi en France en septembre 2006 : 2.172.000 chômeurs officiellement recensés et autant de chômeurs "invisibles", c’est-à-dire non comptabilisés dans les chiffres que le ministère de l’emploi communique régulièrement. Depuis le début des années 80 la part des demandeurs d’emploi exclus des statistiques mensuelles a fortement augmenté, passant de 10% du total en 1982 à plus de 50% en 2006.
Les raisons qui expliquent la différence entre les chiffres "officiels" et ceux des "officines gauchistes", aujourd’hui repris par toute la presse nationale, sont dorénavant établies ; au premier rang desquelles le fait que le Service public de l’emploi ne communique que sur la catégorie 1 des demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE [3].
Encore ce "chômage invisible" dénoncé par ACDC et chiffré (statistiques à l’appui) à 4,5 millions de personnes ne reflète-t-il qu’une partie de la réalité ; le collectif dénonce également les pratiques d’inscription des chômeurs à l’ANPE, les Rmistes étant de plus en plus dissuadés de s’inscrire à l’ANPE, disparaissant ainsi des statistiques même "invisibles". La prochaine conférence de presse des "Autres Chiffres du chômage", consacrée aux "radiations et aux pressions exercées contre les chômeurs" est prévue le 29 janvier 2007 à Paris.
Depuis plusieurs mois ou plusieurs années, nombreux sont ceux qui dénoncent cette supercherie gouvernementale [4]. Citons l’excellent site Actu-chômage, né du combat des "recalculés" en 2004, qui fait maintenant référence sur le sujet du chômage et de la précarité. Citons également le Réseau d’alertes sur les inégalités (RAI) qui, dès juin 2001, rendait compte d’une note très documentée de CERC-Association, déjà intitulée " Des chômages de plus en plus en plus invisibles" et qui expliquait « La forte baisse de la statistique mensuelle du chômage depuis 1997 dissimule une progression non moins spectaculaire des autres catégories de demandeurs d’emploi. Ce phénomène n’est pas nouveau mais il s’est accéléré, sans raison évidente, depuis quatre ans ... Avec la multiplication des statuts intermédiaires entre l’emploi et le chômage " total ", c’est non seulement la privation d’emploi, mais aussi l’insatisfaction croissante des travailleurs et des « chômeurs-travailleurs » à l’égard de leurs conditions d’emploi qu’il convient désormais d’évaluer. ». Signalons également que Pierre Concialdi, auteur de cette note du Cerc et économiste à l’Institut de Recherche économique et Sociale, était l’invité de l’émission "Là-bas si j’y suis" de Daniel Mermet le 15 septembre 2005.
Il faut en effet considérer que, en matière de manipulation de chiffres du chômage, l’actuel gouvernement n’a rien inventé et que la précédente majorité usait des mêmes artifices statistiques. En réalité, le chômage se maintient à un niveau "structurellement élevé" depuis le début des années 1990 et le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE "demeure inflexible autour de 4,5 millions" depuis 15 ans.
"La question qu’on pose à tous, c’est : est-ce qu’on peut continuer comme ça alors que le chiffre officiel apparaît de moins en moins crédible ?", s’interroge Philippe Sabater, (SNU-ANPE, membre du collectif ACDC) poursuivant : "Est-ce qu’il y a une alternative pour régler ce chômage qu’on ne veut pas voir ? Tous ces gens, qu’est-ce qu’on met en place pour leur trouver des solutions ?"
Vaste chantier ! La première étape consiste sans doute à regarder la réalité en face et cesser de faire l’autruche. Une société qui n’est pas capable d’affronter sa propre vérité ne pourra pas apporter de solutions à ses maux. Espérons que la période électorale sera propice à cette prise de conscience, c’est en tout cas le pari que fait le collectif ACDC.
Gageons pour notre part que le thème majeur de la prochaine campagne électorale sera, plus encore que l’urgence écologique, l’urgence sociale : emploi, logement, inégalités croissantes, tels sont les véritables préoccupations des électeurs auxquelles la classe politique se doit de répondre si elle ne veut pas être définitivement disqualifiée.
[1] J’assistais le 15 décembre dernier au Forum départemental de l’insertion du Finistère (on assiste plus qu’on ne participe à ce genre de grand-messe), en grande partie éclairé par les brillants enseignements d’Henri Nogues, éminent économiste de l’université de Nantes : c’est à lui que j’emprunte l’expression d’"officine gauchiste", que ce docte spécialiste tournait en dérision en faisant grand étalage de savantes courbes de l’Insee. Lors de son exposé, Henri Nogues nous a asséné que, de toute façon, le chômage trouverait rapidement une solution démographique. Il conviendrait que les professeurs d’université remettent leurs fiches à jour, car nous savons, hélas, qu’il n’en est rien et que le papy-boom ne résoudra rien. A ce même forum, je croisais une de mes relations qui va être candidate PS aux prochaines législatives dans une circonscription du Finistère ; toute éblouie qu’elle était des propos d’Henri Nogues ("une sommité"), elle n’a pas daigné prêter grande attention aux quelques critiques que j’ai pu lui glisser à l’oreille ("non, non, tu te trompes, le chômage baisse, tout le monde s’accorde là-dessus"). Le PS aussi devrait mettre ses fiches à jour.
[2] (dont Le Nouvel Obs., L’Express, La tribune, ...
[3] la catégorie 1 est celle des personnes sans emploi, immédiatement disponibles et en recherche d’un contrat à durée indéterminée à temps plein. L’ANPE recense en tout 8 catégories (voir notre précédent article) et s’efforce de diminuer la catégorie 1, soit en venant gonfler les 7 autres catégories, soit en radiant les demandeurs d’emploi de ses fichiers. La catégorie 1 est la seule sur laquelle communique le gouvernement pour la raison que c’est celle qui se rapproche le plus de la définition "officielle" du "chômage" au sens du BIT (Bureau international du travail). En réalité, la comptabilité de la seule catégorie 1 masque la réalité du non-emploi ou du sous-emploi en France et permet au gouvernement de faire croire qu’il est en train de "gagner la bataille pour l’emploi".
[4] Citron Vert a plusieurs fois abordé ce sujet, la dernière fois, c’était ici.