Chimie et nature, quelle réglementation ?

vendredi 15 septembre 2006.par Philippe Ladame
 
Doit-on jeter aux orties la directive européenne n°8 de 1998, qui visait à harmoniser les réglementations, très disparates, et à réduire drastiquement le nombre des molécules utilisées dans le domaine des biocides ?

Entretien avec Patrick Garnon, militant Vert de PACA et spécialiste dans le domaine de la réglementation des extraits naturels.

CV : Dans les échanges qui ont eu lieu sur certaines listes Vertes suite à l’annonce de la mise en cause d’Eric Petiot (voir notre article), tu as tenu des propos un peu décalés, non ?

PG : Je comprends bien les réactions de sympathies qu’ont pu suscité les tracas infligés à l’auteur de “Purin d’ortie & Cie”. Mais il n’empêche qu’on a un vrai problème avec la question de l’homologation.

CV : Quand tu dis « on », c’est qui ?

PG : Disons les écologistes, de manière générale. Pendant longtemps nous avons tenté d’alerter sur les dégâts que faisaient tel ou tel produit (amiante, CFC, Régent, ...) et, à force de mobilisation parfois, ou devant la force du constat souvent, ces produits ont été interdits. Mais se battre pour l’interdiction de produits, c’est défensif. Il fallait le faire, bien sûr, mais ce n’était pas satisfaisant. Il est bien plus sensé de faire de la prévention. Cela suppose d’agir avant la diffusion ou la mise sur le marché. D’où l’idée, incontournable, d’une homologation.

CV : Tu penses qu’il faut homologuer le purin !

PG : Dit comme ça, ça fait sourire de prétendre homologuer la nature. Nous avons une inclination courante à tenir pour acquis que la nature est « naturellement » bonne. Il est bien possible qu’elle ait spontanément un état d’équilibre, d’ailleurs. Mais ce qui est sûr c’est que le génie humain peut faire de sacrées cochonneries avec des choses 100% naturelles ! Ce qui oblige à homologuer, effectivement. Reste à définir comment, faute de quoi on aboutit, on le voit, à des situations ubuesques.

CV : Mais, le problème, en l’espèce, n’est pas tellement l’homologation, mais plutôt la possibilité d’informer librement sur un produit non-homologué.

PG : Faut pas trop jouer sur les mots. Si on estime qu’une homologation est nécessaire pour une certaine catégorie de produits, et si, au terme de la procédure d’homologation, un produit est jugé dangereux et classé comme non-diffusable, alors ça ne tient pas tellement la route de permettre le prosélytisme en sa faveur. Non, le problème de fond c’est bien celui de l’homologation.

CV : Ce qui requiert une réflexion, disais-tu ?

PG : Oui. Cette histoire de purin d’ortie met en lumière le fait que les réglementations du domaine chimique ( biocides, substances dangereuses, détergents, REACH etc...), qu’il était indispensable de faire contraignantes, peuvent produire des effets de bord indésirables. Il faut donc les affiner.

CV : Tu dis « affiner », d’autres diront « assouplir ». N’est-ce pas un risque ?

PG : Tout à fait, mais je parle bien d’affiner, pas d’autre chose. Il faut que ces réglementations, à l’instar de ce qui se passe pour les médicaments ou les aliments, intègrent des principes qui permettent la prise en compte de cas comme celui qui est posé. Il faut intégrer, dans les règlements et leurs procédures de mise en oeuvre, les principes de tradition, de savoir-faire, de poids d’évidence (le "weight of evidence" des anglais qui est l’accumulation de preuves par l’expérience), de proportionnalité des effets et des mesures, etc.

CV : Pas très scientifique tout ça !

PG : Vrai problème. Les méthodes de chimie de toxicologie et d’écotoxicologie utilisées pour établir les autorisations fonctionnent assez bien quand il s’agit de se prononcer sur une molécule. Mais dans le cas d’un naturel complexe et variable, ça coince. Qu’est-ce qu’on fait alors ?
On autorise quand la science « sait » et peut affirmer que c’est sans danger, et on interdit dans tous les autres cas ? C’est ce qu’on est parti pour faire. Mais on voit que ça peut mener à de drôles de conclusions.
L’autre voie c’est d’intégrer ces principes dont j’ai parlé, empiriques, c’est vrai. Mais si on ne le fait pas, s’il n’y a d’autre voie que le passage par des dossiers d’évaluation extrêmement coûteux aux critères peu adaptés à certains cas, alors, au nom de la précaution, de la protection de la santé et de l’environnement, des dizaines de procédés et de produits naturels et traditionnels se retrouvent hors la loi.

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