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« Le 8 mai 1944, victimes d’un anonyme délateur, Georges Lipietz et les siens, qui avaient jusqu’alors échappé aux rafles, sont arrêtés par la gestapo de Pau et transférés à Toulouse où ils sont remis à la police française. C’est la police française, sous les ordres du préfet de Toulouse qui les détient dans une prison spéciale, où ils sont gardés pendant deux jours par des gardiens de prison de l’administration pénale française.
Le 10 mai 1944, la SNCF intervient. Ils sont enfermés dans un fourgon à bestiaux, dont les minuscules fenêtres sont garnies de fer barbelé ; le voyage dure 30 heures dans une atmosphère étouffante, les prisonniers ne recevant à boire (de la Croix-Rouge) qu’une seule fois, à Limoges. La famille est ensuite enfermée à Drancy, gardé par des gardes mobiles français, jusqu’au 17 août 1944, date de la libération du camp, grâce au Consul de Suède en France, Raoul NORDLING , qui vint donner l’ordre aux gendarmes français d’ouvrir les portes du camp, alors que Paris livrait la dernière bataille pour sa liberté... » (source).
C’est l’après-guerre, il faut oublier pour revivre, une grande parenthèse de silence s’ouvre. Il faudra attendre la fin des années 70 pour que les historiens commencent à se pencher sur la France de Vichy. Le 16 juillet 1995, enfin, le président de la république Jacques Chirac, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, déclare : « Ce jour-là, la France a commis l’irréparable. »
« Au soir de sa vie, comme " ces cloches de couvent que couvrent dans la journée les bruits de la ville et qui recommencent à sonner dans le silence du soir ", les cauchemars de la déportation sont revenus le hanter, » écrit son fils, Alain Lipietz, dans un beau texte d’hommage.
Au soir de sa vie, donc, Georges Lipietz se souvient et surtout il comprend la part active qu’ont pris, dans ces crimes, des administrations de l’Etat et de la SNCF. Car s’il y eut des actes héroïques, et justement célébrés, de résistance, il y eut aussi bien du zèle et de l’efficacité au service des desseins nazis.
En 2001, Georges Lipietz décide d’entamer des démarches judiciaires contre l’Etat et la Sncf, pour complicité dans leur déportation. Il meurt en 2003, mais son frère, ses enfants et petits-enfants poursuivent la procédure. Elle venait en jugement ce 16 mai.
Dans son blog, Alain Lipietz raconte. L’Etat plaide la prescription, la SNCF plaide qu’elle n’est pas service public. Quelles vont être les conclusions du Commissaire du gouvernement ?
Il établit d’abord les responsabilités : la direction de la SNCF a fait pire que ce que lui demandait Vichy, qui faisait pire que ce que lui demandaient les nazis. Mais l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité ne vaut que pour les condamnations pénales d’individus déterminés. En l’occurrence, on ne peut donc invoquer l’imprescriptibilité, explique-t-il.
Mais à partir de quel moment court cette prescription ? Selon la jurisprudence, explique le Commissaire, c’est à partir du moment où les victimes ont conscience qu’elles peuvent porter plainte, c’est-à-dire une fois levée « l’ignorance légitime » de la possibilité de se retourner contre l’Etat.
Pour des raisons historiques qu’il détaille, cette conscience ne pouvait naître que très tardivement, à l’occasion du procès Papon, de la déclaration Chirac (« La France a commis l’irréparable »), et enfin du premier arrêt du Conseil d’Etat sanctionnant et dédommageant les crimes de Vichy. C’est-à-dire... en 2002. Déposée en 2001, la plainte est donc recevable.
« Sur le fond, » conclut Alain Lipietz, « j’aurais préféré que le Commissaire retienne simplement l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité en droit administratif. Mais, en s’en tenant strictement au droit actuel, par son argumentation subtile, il a articulé d’une manière à la fois originale, sensible et rationnelle la formation du droit positif (la jurisprudence) et l’évolution des mentalités. Si des complicités de crime ne sont reconnues dans leur honte que tardivement, alors la prescription dont bénéficient ces crimes ne court qu’à partir du moment où la possiblité de demander justice est reconnue... Cela ne laisse plus que quelques mois aux survivants de la Résistance, aux juifs, aux tziganes, homosexuels et autres victimes de la déportation pour porter plainte. Mais peut-être ce principe est-il encore plus utile que celui de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. Pour qu’on n’ose plus jamais demander aux victimes "pourquoi si tard ?" lorsqu’elles osent enfin rompre le silence de l’amnésie. »