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Dans le roman de George Orwell, 1984, Syme, un collègue de Winston, en charge du dictionnaire novlangue, explique le but de la novlangue : « Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »
Dans un article détaillé, Damien-Guillaume et Marie-Blanche Audollent expliquent que la dénonciation de la perversion de la pensée, à laquelle se livre l’anglais George Orwell, s’inscrit dans une longue tradition littéraire fondée sur l’utilisation du nonsense.
C’est Daniel Defoe (v. 1660-1731), futur auteur de Robinson Crusoé, qui dans The Shortest Way with the Dissenters, préconisait l’éradication pure et simple des minorités religieuses en terre anglicane.
C’est Jonathan Swift (1667-1745) qui publiait A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People in Ireland from Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public (« Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d’Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public »).
C’est, peut-être, Geoffrey Chaucer (v. 1340-v. 1400), auteur de ce monument fondateur que sont les Contes de Canterbury, qui disparut, dans un mystérieux silence, au tournant du XIVe et du XVe siècles, comme si sa personnalité et ses écrits, encouragés par le libéral et raffiné Richard II, étaient devenus gênants, voire hérétiques, dans le contexte du nouveau régime, brutal et réactionnaire, d’Henry IV l’usurpateur ?
Telle est, du moins, l’hypothèse de Terry Jones, - écrivain, comédien (ex-membre des Monty Python) et metteur en scène britannique - mais aussi membre de la New Chaucer Society, pour qui « Le cerveau dans cette affaire, c’était l’archevêque d’Arundel : le Henry Kissinger de l’époque. Il s’est comporté en tous points comme aujourd’hui. Il a installé son pouvoir illégitime, illégal ; il a menti et triché pour s’emparer du pouvoir. Puis il a neutralisé l’opposition en déclarant une guerre à l’hérésie. Exactement ce qu’il lui fallait : une guerre sans fin, contre un ennemi qu’il pouvait définir à sa guise. Il a donc dit : “Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes des hérétiques”. »
Dans leur article, Damien-Guillaume et Marie-Blanche Audollent, rendent compte du livre de Terry Jones, Ma guerre contre la « guerre au terrorisme », et montrent, avec l’auteur lui-même d’ailleurs, comment celui-ci se place dans cette lignée d’écrivains britanniques.
Au cours des années passées, l’humoriste a publié plusieurs textes, rassemblés en ce livre, pour critiquer avec vivacité et pertinence, le détournement du langage et de la pensée mobilisés dans la soi-disant "guerre au terrorisme".
Constatant que « la première victime de la guerre, c’est la grammaire », Terry Jones se met en devoir de traquer les symptômes de cette « guerre des mots » secrètement déclarée à l’opinion publique par les spin doctors de la Maison Blanche et de Downing Street.
« Mon dictionnaire, écrit-il lors du déclenchement de l’offensive contre l’Irak, définit une “guerre” comme un “conflit ouvert, armé, entre deux parties, nations ou États”. Dès lors, larguer des bombes, protégé par l’altitude, sur une population déjà en difficulté, aux infrastructures ruinées par des années de sanctions et vivant sous la coupe d’un régime oppressif, ce n’est pas une “guerre”. C’est du tir aux pigeons. »
Voilà qui n’est pas sans rappeler Orwell qui écrivait déjà dans La politique et la langue anglaise : « Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes incendiaires : cela s’appelle la pacification. Des milliers de paysans sont expulsés de leur ferme et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un transfert de population ou une rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés sans jugement pendant des années, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps [...] : cela s’appelle l’élimination des éléments suspects. Cette phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes ».
Dans leur article, Damien-Guillaume et Marie-Blanche Audollent, traducteurs du livre de Terry Jones, évoquent aussi Victor Klemperer, Hannah Arendt ou encore Hans Christian Andersen. Tous nous disent : « les mots sont importants ».