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Le 19 novembre 2004, EDF est devenue une société anonyme. A cette occasion, Pierre Gadonneix, son Président-Directeur Général a mis en place une nouvelle organisation et élargi [1] aux grands métiers du Groupe et à sa dimension internationale.
Cela faisait longtemps en effet qu’EDF ne se contentait pas d’être l’un des services publics emblématiques que la France avait mis en oeuvre à partir de 1946, dans la foulée du grand mouvement solidaire qu’avait représenté la Résistance. Depuis longtemps l’entreprise obéissait d’abord à une logique commerciale par ses choix stratégiques (nucléaire et implantation à l’étranger).
Cette société anonyme est cependant lié à l’Etat d’abord parce que l’Etat français en est encore l’actionnaire principal avec 87,3% des parts, d’autre part par un contrat de service public, prévu par l’article 1er de la loi du 9 août 2004, qui a été signé le 24 octobre 2005 et fixe, entre autres, l’évolution pluriannuelle des tarifs de vente de l’électricité.
Dans ce contexte, il est intéressant, et un peu déconcertant, de prendre connaissance des déclarations du président de GDF Jean-François Cirelli, cité par l’agence Reuters.
Evoquant le projet de fusion de GDF avec Suez, Jean-François Cirelli a été direct : « Il ne faut pas jouer avec les mots : oui on privatise Gaz de France puisque l’Etat descendra au-dessous de 80% (du capital), là où il est aujourd’hui, » a-t-il dit samedi sur Europe 1, avant de justifier cette privatisation en ces termes : « Il n’y a pas de recoupement entre Suez et nous en termes d’emplois. Ils sont en Belgique en faisant de l’électricité, nous sommes en France en faisant du gaz. (...) Demain [2](...) les consommateurs voudront essentiellement qu’il y ait de la concurrence (...) et, surtout (...), une facture avec du gaz et de l’électricité. Nous nous ne pouvions pas, GDF, leur donner l’électricité. Demain nous pourrons leur faire une offre qui, j’espère, sera compétitive et intéressante pour eux. »
Quelle est la part de cette explication dans l’implication forte du premier ministre Dominique de Villepin dans le lancement de cette opération ? Quelle est la part de motivation à empêcher l’OPA de l’italien Enez sur Suez ? Quelle a été vraiment l’intervention des pouvoirs publics auprès de Veolia pour leur faire renoncer à participer à ladite OPA (source) ? Tout cela est assez obscur.
Aussi la lecture de la tribune de Guillaume Duval, rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », dans les colonnes Rebonds de Libération, a-t-elle quelque chose de rafraîchissant.
« En ce début d’année 2006, les grandes manoeuvres sont reparties à vive allure dans le capitalisme européen, relançant le débat sur les politiques à mettre en oeuvre face à de telles opérations de fusion-acquisition, » explique-t-il. Or, pour lui, ces politiques sont notoirement insuffisantes, elles « ne permettent pas de répondre aux défis posés », tout au plus ambitionnent-elles de « permettre à quelques PDG de mieux défendre leur fauteuil. »
Guillaume Duval considère visiblement que la vie des entreprises est quelque chose de trop sérieux pour être laissée aux seuls actionnaires. Il plaide pour la prise en compte de la « responsabilité sociale des entreprises ».
« La notion de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) fait désormais l’objet d’un consensus large en France comme en Europe, » affirme-t-il, « Même le Medef lui paie régulièrement tribut. Que signifie-t-elle ? Que les actionnaires ne sont pas les seuls propriétaires légitimes d’une entreprise : leurs dirigeants doivent rendre des comptes sur leur gestion et demander leur avis, non seulement à ces actionnaires, mais aussi à leurs salariés, aux représentants des Etats et des collectivités, là où leurs établissements sont implantés, aux associations qui veillent sur la qualité de l’environnement... Bref, à toutes les « parties prenantes » concernées par la vie d’une entreprise parce que son activité leur fait courir un risque : perte d’emploi, perte de substance économique, dégradation de l’environnement... »
Selon Guillaume Duval, cette idée commence à faire son chemin, mais elle doit s’inscrire beaucoup plus dans la loi et dans les habitudes. « Il s’agit d’une tâche de longue haleine qui ne peut être menée qu’à l’échelle de l’Union, et la majorité politique européenne, très libérale, n’est guère propice à une telle évolution. L’entreprise est complexe : il ne s’agit pas d’empêcher toute fusion, au risque de fossiliser, et donc de fragiliser, le tissu des entreprises. (...) Mais d’obtenir que les fusions éventuelles résultent d’un processus négocié, et pas simplement avec les dirigeants et les actionnaires. »
[1] le comité exécutif Le comité exécutif d’EDF compte 9 membres, tous des hommes.
[2] Le président de GDF a rappelé que le marché européen de l’énergie serait totalement ouvert le 1er juillet 2007.