Libéralisation du service public : le marché de la précarité

samedi 19 février 2005.par Alain Richard
 
L’UNEDIC et l’ANPE viennent de passer une convention avec l’entreprise privée australienne INGEUS pour l’accompagnement de 6000 demandeurs d’emploi à Lille et Rouen.

Cette expérience "pilote" (dépêche AFP du 16 février) préfigure ce que sera le marché de l’emploi, version plan Borloo (loi de cohésion sociale), dans un contexte de mise en concurrence des missions de service public.

Elle concerne l’accompagnement durant 10 mois de demandeurs d’emploi "de fraîche date" (moins de 3 mois de chômage) ; il sera facturé à l’Unedic 4.800 euros pour les personnes de moins de 50 ans et 6.000 euros pour les plus de 50 ans, en cas de retour des demandeurs à un emploi durable d’au moins sept mois. En cas d’échec, le cabinet Ingeus est assuré de conserver les 50% de ces sommes versées au démarrage de l’action. L’affaire semble juteuse.

Bien sûr, les associations de chômeurs et précaires dénoncent "ces pratiques [qui] participent du démantèlement généralisé des services publics et du conditionnement de tous les droits sociaux à l’emploi. Nous refusons cette politique de l’emploi forcé et son financement par nos cotisations" et ont mené une action symbolique par l’occupation du siège social d’Ingeus France à Paris le 05 janvier 05. (communiqué de presse de l’APEIS).

Bien sûr, les syndicats de l’ANPE défendent leur (déjà ex-) pré-carré et dénoncent l’inégalité de traitement des demandeurs d’emploi. (communiqué FO/ANPE).

Par ailleurs, il apparaît que cela fait belle lurette que le Service Public de l’Emploi (dont notamment l’ANPE) n’est plus qu’un compteur des chiffres du chômage et n’est pas en mesure d’assurer un accompagnement individualisé des demandeurs d’emploi.

Signalons de même que des dispositifs territoriaux d’insertion, les PLIE [1] (Plans Locaux pour l’Insertion et l’Emploi), travaillent depuis le début des années 90 sur ces même objectifs de remise à l’emploi dit "durable" par un accompagnement individualisé. Les critères de réussite sont les mêmes que ceux fixés pour Ingeus : obtention d’un CDI ou d’un CDD de plus de 6 mois et maintien en emploi de plus de 6 mois. Cependant, à la différence de l’expérimentation Ingeus, les actions des PLIE ne visent que les publics déjà en difficulté (demandeurs d’emploi de longues durée, bénéficiaires de minima sociaux , ...) et ces actions d’accompagnement ne sont nullement financées par l’Unedic, mais par les Collectivités Locales et le FSE. Signalons également que le coût de l’accompagnement par personne est bien inférieur à celui pratiqué par Ingeus.

La nouveauté avec l’expérimentation Ingeus (si il y en a une) semble résider dans la volonté de travailler en amont du chômage de longue durée, de "doper au démarrage" par "une aide sur mesure" l’accompagnement des personnes qui présentent des risques de rester au chômage de longue durée. Et ainsi de permettre à l’Unedic de faire des économies. Le directeur de l’Unedic Jean-Pierre Revoil ne s’en cache pas qui déclare que "l’opération peut être rentable à partir du moment où la durée d’indemnisation est réduite de cinq mois" (la rentabilité est effectivement bien moindre pour des chômeurs déjà en fin de droits ou sur le point de le devenir).

Que faut-il penser de tout cela ? Faut-il considérer que tout accompagnement supplémentaire à l’emploi est bon à prendre ? Faut-il vraiment pleurer sur l’externalisation des missions du Service Public de l’Emploi quand on connaît l’efficience de ce dernier ? Ou faut-il déplorer que ces mesures ne concerne que ceux qui sont sans doute les plus proches d’un retour à l’emploi (on ne prête qu’aux riches !) ? Faut-il s’alarmer des dérives très probables d’un service d’utilité sociale livré à la convoitise de cabinets privés de placement de chômeurs ?

Pour éclairer ce questionnement, signalons l’article de l’Humanité du 23 novembre 2004 qui relate une expérience identique à celle prévue avec Ingeus, menée par le cabinet privé néerlandais Maatwerk pour reclasser 150 chômeurs de trois bassins d’emploi à Sarcelles, Montigny-le-Bretonneux et Colombes, d’octobre 2003 à décembre 2004. Les résultats obtenus sont affligeants et montrent tous les dangers de telles pratiques pour les demandeurs d’emploi.

Car, ne nous trompons ni de combat ni de cible. L’insertion professionnelle (quels que soient les publics visés) est dores et déjà un marché (y compris dans le monde associatif de l’insertion professionnelle), qui, comme tout marché, connaît son environnement et sa concurrence. Ce marché s’inscrira-t-il dans une économie qui vise le profit ou dans une économie dite "sociale et solidaire" qui place la personne au centre de ses préoccupations ? Comment développer cette économie humaniste ? Dans un contexte de chômage structurel stabilisé autour de 10% de la population active (sans tenir compte des "salariés pauvres" et des précaires), c’est, semble-t-il, la seule véritable question qui vaille.

C’est également la question éludée par les initiatives issues du plan Borloo.

[1] Les Plans Locaux pour l’Insertion et l’Emploi constituent un dispositif de mise en cohérence des interventions publiques au plan local afin de favoriser l’accès ou le retour à l’emploi des personnes les plus en difficulté. Plates-formes de coordination, les PLIE mobilisent, pour la réalisation d’objectifs quantitatifs et qualitatifs clairement identifiés, l’ensemble des acteurs intervenant, avec l’Etat et le service public de l’emploi, en matière d’insertion sociale et professionnelle : collectivités locales, entreprises et organismes socioprofessionnels, structures d’insertion par l’activité économique, associations... Il existe des PLIE sur tout le territoire national, sur les bassins d’emploi défavorisés, voire "stigmatisés" ; on notera que ces PLIE sont nés d’expérimentations réalisées fin-80 début-90, précisément sur les bassins d’emploi du nord de la France, notamment à Lille.

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