Insee sous haute surveillance

mercredi 24 janvier 2007.par Alain Richard
 
En rase campagne présidentielle, le gouvernement aurait-il peur des véritables chiffres du chômage ?

Le 16 janvier, était rendue publique la dernière enquête de recensement de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) effectuée en 2006. Elle donne une image complète de la population active française en 2005... et notamment "une vision amplifiée du chômage" par rapport aux chiffres de l’assurance chômage et du BIT [1].

« Selon cette étude, la France métropolitaine comptait 28,2 millions d’actifs début 2005, dont 24,9 millions de personnes ayant un emploi... et 3,3 millions de chômeurs "déclarés". L’enquête de recensement montre un demi-million de personnes supplémentaires se déclarant spontanément comme chômeurs... alors qu’elles sont comptabilisées différemment par l’Enquête emploi, basée sur les critères du BIT. » [2] (source Emploi Stage Environnement). Nous ne reviendrons pas sur ce que cela nous inspire.

Le 23 janvier, le Nouvel Observateur publie quant à lui un article sous le titre ’Les Français attendent des réponses sur le chômage’. « Si 98% des Français jugent que la lutte contre le chômage est un thème "important ou tout à fait prioritaire", ils sont 67% à estimer que la campagne présidentielle ne répond pas à leurs attentes sur cette question, selon un sondage CSA paru mardi 23 janvier dans L’Humanité ».

On apprend par ailleurs (source Les Echos) que l’Insee diffère de six mois la publication d’une enquête qui doit permettre de préciser l’évolution du taux de chômage l’an dernier. Cherchez l’erreur !

« L’Insee a annoncé, mardi, le report de six mois de la publication de son "enquête emploi" », qui permet chaque année, en mars, de recaler le chiffre public du taux de chômage (8,7 % de la population active en novembre) avec les résultats de son enquête, menée chaque trimestre auprès d’un échantillon de 70.000 personnes. »

Sujet « doublement sensible » dans un contexte « éminemment politique » : parce qu’en campagne présidentielle la soi-disant baisse du taux de chômage sera l’un des arguments avancé par la majorité. Ensuite parce que « l’ampleur de la baisse du chômage a laissé perplexes certains observateurs » comme le dit pudiquement Les Echos.

L’Insee se réfugie derrière des explications techniques (taux important de non-réponses au questionnaire envoyé) pour expliquer ce report ; reste que le calendrier « arrange le gouvernement : "L’idée d’attendre ne nous paraît pas mauvaise, plutôt que de jeter de l’huile sur le feu dans un débat rémanent", reconnaît-on au ministère des Finances, dont l’INSEE est l’une des directions. » Dur, dur pour l’Insee, dans ce contexte, de démontrer son indépendance. [3]

Déjà, en juillet 2006, l’Institut national de la statistique avait dû manger son chapeau et revenir sur ses prévisions de 2001 concernant la diminution de la population active (sur laquelle se fondaient toutes les espérances de baisse du chômage). [4]

Il lui faut maintenant cacher ce chômage invisible que le gouvernement ne saurait voir ... mais que les Français, eux, perçoivent parfaitement.


Nous revenons sur cet article écrit hier soir, pour signaler que le Canard Enchaîné dans son édition du 24 janvier, ainsi que Actu Chômage ce même jour, font un constat identique sur cette étrange dissimulation des vrais chiffres du chômage 2006 pour cause d’élection. Tous deux apportent des précisions intéressantes sur le sujet. Ainsi, « contrairement aux déclarations triomphales de Villepin et aux statistiques publiées mensuellement par Borloo, le taux de chômage ne serait pas descendu à 8,7% de la population active (niveau record depuis 2002) mais se stabiliserait à 9,2%, soit le chiffre d’avril/mai dernier. Pas question d’avouer cet échec. »

[1] BIT : Bureau International du Travail.

[2] Egalement début 2005, 72,3% des personnes en âge de travailler avaient un emploi ou en recherchaient un, selon l’INSEE. Par ailleurs, cette étude révèle les évolutions profondes de la population active : depuis 1999, elle s’est féminisée et est plus diplômée. Elle est également plus âgée.

[3] citation (approximative) de Mark Twain : "il y a trois sortes de mensonges : les petits mensonges, les gros mensonges et les statistiques".

[4] voir notre précédent article.

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