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Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) vient de publier son rapport mondial sur le développement humain (RDH) 2006 ; il demande que la communauté internationale reconnaisse le droit fondamental de tout être humain à disposer d’au moins 20 litres d’eau potable par jour, gratuits pour les plus pauvres. (source Le Monde)
Le rapport souligne que la crise mondiale de l’eau et de l’assainissement requiert d’urgence un plan d’action mondial. En effet, « chaque année, 1,8 million d’enfants meurent de diarrhée une situation qui pourrait être évitée en donnant à chacun accès à l’eau potable et à des toilettes. [1] Par ailleurs, 443 millions de jours de scolarité sont perdus chaque année en raison de maladies véhiculées par l’eau, et près de la moitié de toutes les personnes qui vivent dans les pays en développement souffrent à un moment donné d’un problème de santé dû au manque d’accès à l’eau et à l’assainissement. Outre ces coûts humains, la crise de l’eau et de l’assainissement freine la croissance économique, l’Afrique subsaharienne perdant de la sorte 5 % de son PIB annuel bien davantage que l’aide perçue par la région. ».
Les Objectifs du Millénaire adoptés en 2000 par les Nations Unies prévoient de réduire de moitié, d’ici 2015, le nombre de ceux qui sont privés d’eau potable et d’assainissement. Mais en l’état actuel des politiques gouvernementales et des crédits débloqués, ces objectifs n’ont aucune chance d’être atteints, alors que "le monde ne manque pas d’eau", selon Kermal Dervis, administrateur du PNUD. Ce secteur n’est guère prioritaire dans les dépenses publiques des Etats qui lui consacrent moins de 0,5 % de leur PIB et préfèrent investir ailleurs.
C’est pourquoi le PNUD lance un appel, principalement aux pays du G8 : « Il incombe aux gouvernements nationaux de mettre au point des plans et stratégies crédibles pour résoudre la crise de l’eau et de l’assainissement. Mais nous avons également besoin d’un plan d’action mondial - bénéficiant d’un soutien actif de la part des pays du G8 - afin de concentrer les efforts internationaux épars visant à mobiliser des ressources et à dynamiser l’action politique, de sorte que l’on mette la question de l’eau et de l’assainissement au cœur des priorités et préoccupations du développement » souligne Kevin Watkins, rédacteur en chef du Rapport mondial sur le développement humain 2006.
« En ce qui concerne l’eau et l’assainissement, le monde souffre d’un excédent de conférences et d’un manque d’action crédible. » ajoute-t-il.
Le RDH 2006 recommande, outre la création d’un plan d’action mondial, trois actions cruciales pour son succès :
- Faire de l’eau un droit de l’Homme - et le vouloir : « Chacun devrait disposer d’au moins 20 litres d’eau salubre par jour, les pauvres devraient l’obtenir gratuitement » [2] , souligne le rapport qui invite tous les gouvernements à ne pas se contenter de formuler de vagues principes constitutionnels, et à entériner dans la législation le droit de l’Homme à un approvisionnement en eau sûr, accessible et abordable.
- Mettre au point des stratégies nationales en matière d’eau et d’assainissement assorties d’objectifs ambitieux soutenus par un financement à concurrence d’au moins 1 % du PIB. [3]
- Augmenter l’aide internationale : Le Rapport recommande d’ajouter aux 4 milliards USD annuels 3,4 milliards USD supplémentaires. [4]
Le RDH précise que cette aide internationale supplémentaire serait néanmoins insuffisante pour atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) fixés pour 2015 ; c’est en fait quelque 10 milliards de dollars US de plus par an au plan national et international qu’il conviendrait d’investir. « La facture d’un montant de 10 milliards USD pour la réalisation de l’OMD peut sembler exorbitante, mais elle doit être replacée dans son contexte. Ce chiffre représente moins de cinq jours de dépenses militaires mondiales et moins de la moitié des dépenses annuelles en eau minérale des pays riches », souligne le Rapport.
Et les gains en termes de développement humain seraient considérables : plus d’un million d’enfants sauvés au cours de la prochaine décennie et un bénéfice économique total de près de 38 milliards USD par an. [5]
Le Rapport souligne le retard pris par certaines régions ou pays au regard des OMD : si, dans l’ensemble, l’accès à l’eau s’améliore sensiblement - principalement grâce aux importants progrès réalisés en Chine et en Inde - seules deux régions, l’Asie de l’Est et l’Amérique latine, sont bien avancées en matière d’assainissement [6]. En additionnant les chiffres pays par pays, 234 millions d’individus n’atteindront par l’objectif relatif à l’eau (55 pays sont en retard) et 430 millions de personnes manqueront l’objectif relatif à l’assainissement (74 pays en retard).
« Le monde peut-il se permettre d’assumer le coût d’un développement accéléré en matière d’approvisionnement en eau et en moyens d’assainissement ? », demande M. Watkins. « Il faut plutôt se poser la question suivante : le monde peut-il se permettre de ne pas effectuer ces investissements ? »
Et le Rapport d’ajouter : « L’“absence d’accès à l’eau potable” est un euphémisme pour désigner une pauvreté profonde. » En effet, le RDH 2006 met en lumière de grandes disparités dans les prix payés par la population pour l’eau. Plus on est pauvre, plus on paie cher l’eau salubre. Les ménages des bidonvilles urbains paient généralement le litre d’eau 5 à 10 fois plus cher que les résidents de zones à revenus élevés. Et ceux qui vivent dans les quartiers les plus pauvres de villes comme Accra et Manille paient leur eau plus cher que les Londoniens, les New-Yorkais et les Parisiens. Les ménages les plus démunis de Jamaïque, du Nicaragua et du Salvador consacrent en moyenne 10 % de leurs revenus à l’eau. Au Royaume-Uni, on considère un taux de 3 % du revenu des ménages consacré à l’eau comme un indicateur de pauvreté. Ces chiffres illustrent la grande réciprocité entre pauvreté et manque d’eau et d’assainissement.
La sécurité de l’approvisionnement en eau des populations pauvres, notamment en zones rurales, est également essentielle à l’agriculture et la production des aliments. « Les petits agriculteurs, gardiens de troupeaux et ouvriers agricoles représentent la grande majorité des quelque 830 millions de personnes souffrant de malnutrition dans le monde. » La combinaison du changement climatique et de la concurrence liée à des ressources en eau rares exacerbe une insécurité grandissante. Face à ces défis, la nécessité d’améliorer la coopération transnationale afin de garantir la sécurité de l’approvisionnement en eau des pauvres se fait plus tangible que jamais, étant donné que d’ici 2025, plus de 3 milliards de personnes pourraient vivre dans des pays soumis au stress hydrique, souligne le Rapport.
Ceci dit, le RDH 2006 met en doute les prévisions selon lesquelles l’intensification de la concurrence pour l’eau provoquera inévitablement des conflits armés. « La gestion de l’eau partagée peut être un atout dans le sens de la paix comme de la guerre, mais c’est la politique qui décidera de l’orientation à lui donner ». [7]
[1] Pour plus de détails, on pourra consulter les données établies par l’OMS figurant dans le "Programme mondial pour l’évaluation des ressources en eau" de l’Unesco
[2] selon les recherches menées pour le RDH, tandis qu’un citoyen britannique ou américain envoie quotidiennement 50 litres d’eau aux égouts rien qu’en tirant la chasse d’eau, de nombreuses personnes démunies survivent avec moins de 5 litres d’eau polluée par jour.
[3] Les recherches menées pour le RDH 2006 montrent que les dépenses publiques dans le domaine de l’eau et de l’assainissement sont généralement inférieures à 0,5% du PIB : ce chiffre est dérisoire au regard des dépenses militaires : en Éthiopie, par exemple, le budget militaire représente 10 fois le budget alloué à l’eau et à l’assainissement (et 47 fois au Pakistan).
[4] Il s’agirait là d’argent bien dépensé puisque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’un dollar investi dans les pays à faibles revenus a un rendement de près de 8 dollars (gain de temps, hausse de la productivité et baisse des coûts de santé).
[5] Pour la seule région d’Afrique subsaharienne, les bénéfices engendrés (environ 15 milliards USD) représenteraient 60 % des aides octroyées à cette région en 2003, précisent les auteurs. (source RDH 2006)
[6] si la tendance actuelle se confirme, l’Afrique subsaharienne n’atteindra l’objectif relatif à l’eau qu’en 2040 et l’objectif relatif à l’assainissement en 2076. (source RDH 2006)
[7] Le RDH s’appuie sur le témoignage de l’histoire ; vers la fin du XIXe siècle, aux États-Unis, au Royaume-Uni et ailleurs, les gouvernements reconnurent l’impossibilité de confiner les maladies associées à l’eau et à l’assainissement aux habitants pauvres des villes et la nécessité de lancer une action. Des investissements massifs furent effectués dans des réseaux d’égouts efficaces et dans la purification des sources d’eau. L’effet fut de taille. Aucune autre période de l’histoire américaine, par exemple, n’a enregistré une baisse aussi rapide du taux de mortalité. L’histoire a rarement connu un tel succès dans la résolution d’un problème social majeur. Et cela pourrait se reproduire, estime le RDH 2006. « Résoudre la crise de l’eau et de l’assainissement pourrait constituer le prochain grand pas en avant de l’humanité », souligne M. Watkins. « Il est urgent que l’histoire se répète - dans les pays en développement cette fois. »