Fraudes aux assurances chômage : terrain miné

mercredi 18 octobre 2006.par Alain Richard
 
Derrière les assertions de fraudes aux Assedic se cache une détestable tentative de stigmatisation des chômeurs.

Il y a quelque chose de profondément malsain dans l’article des Echos d’aujourd’hui, faisant état d’une « fraude aux allocations chômage » « de dimension organisée, industrielle et mafieuse » et alléguant qu’elle ferait vivre « 10 000 personnes à Paris ».

Car derrière l’inflation des chiffres et la redondance des adjectifs, ce sont bien les "chômeurs" qui sont montrés du doigt. Traduction pour qui ne lirait pas plus loin que le bout de sa lorgnette : il y a 10 000 profiteurs de chômeurs (oisifs et nuisibles) qui, à Paris seulement !, vivent sur le dos du système.

Ce propos n’est, hélas, pas nouveau. Il aurait même tendance à devenir un peu trop récurrent ces derniers temps dans la presse [1]. Récemment, Le Point relatait le témoignage d’un certain Thierry F., qui se vantait de vivre depuis 24 ans au crochet des Assedic [2] .

Certes, le détail de l’article des Echos indique bien que ce ne sont pas les individus, mais les sociétés « mafieuses » qui sont soupçonnées de fraudes. « L’Unedic a ainsi identifié 32 " gérants à risques ", qui dirigent pas moins de 677 sociétés. Dix personnes assurent, à elles seules, la gérance de 414 sociétés. ». Mais le mal est fait et, dans l’esprit de beaucoup, il y a bien « 10 000 personnes » (chômeurs) qui truandent les Assedics. C’est d’ailleurs ce que les médias audio (toujours réducteurs) ont véhiculé ce matin.

Et entre le "fraudeur" et le "profiteur", la frontière est ténue. Et de là à faire croire au gentil salarié (auditeur matinal, par excellence) que le chômeur est un parasite, il n’y a qu’un pas.

Bien sûr, l’Unedic s’est empressé d’apporter un démenti à l’article du jour des Echos, également largement repris par l’ensemble des médias (source Le Monde). En réponse de quoi, les Echos persistent et signent, en s’emmêlant un peu les pinceaux entre « fraude à l’assurance-chômage » et « d’autres escroqueries aux organismes sociaux ».

Le Nouvel Observateur interroge quant à lui Maxime Gremetz, député PCF de la Somme et membre de la mission d’information parlementaire chargée d’évaluer les moyens de contrôle de l’Unedic et des Assedic ; son éclairage est d’un autre tonneau que celui des Echos. Il précise « Les Echos ont trouvé ces informations qui ne sont, ni plus ni moins, qu’un ensemble d’éléments piochés dans différents documents publiques assemblés à de fausses informations » ou encore « nous ne cherchons pas à faire la chasse aux chômeurs qui profitent un peu du système, nous voulons comprendre comment des entreprises ou des multinationales arrivent à contourner la loi afin de se faire du fric sur le dos des contribuables et des vrais salariés. »

Qu’il y ait des fraudeurs individuels, de façon marginale, nous n’en disconvenons pas (que la fraude puisse être organisée, non plus). Mais dans quelle proportion ? Pour un chômeur peu scrupuleux, combien de milliers d’autres qui rament chaque jour avec le peu qu’il leur reste, dans un environnement hostile, dévalorisant, rabaissant, avec pour tout horizon un avenir en queue de poisson ?

Si l’on doit lutter contre la fraude (et c’est un objectif louable), ne nous trompons pas de cible. Ce sont bien les sociétés, dont certaines se font et se défont sans vergogne, qu’il faut contrôler, non les salariés ou les demandeurs d’emploi. Pas d’amalgame et, surtout, pas d’intox ! Il est parfaitement inutile de stigmatiser les chômeurs.

Il apparaît en revanche plus que nécessaire d’affirmer que le chômage de masse est un problème endémique de notre société, qu’il est lié à notre modèle économique et à nos modes de production et de consommation, et que, dès lors, les chômeurs (c’est à dire vous, moi, qui peut se croire à l’abri ?) sont les victimes et ne doivent, en aucun cas, devenir les boucs émissaires d’un système qui se délite.

En cette période de pré-campagne électorale, penser le contraire peut être criminel et apporter du grain à moudre aux tenants des pires dérives fascisantes. Laisser supposer que les chômeurs sont, massivement, des fraudeurs s’apparente aujourd’hui à une incitation à la haine sociale. Lourde serait la responsabilité des médias.

[1] on pourra se demander à qui profite le crime.

[2] voir le billet que cela nous avait inspiré le 29 septembre dans le Blog de Citron-Vert-Pressé

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