Le dossier France 2007

dimanche 9 avril 2006.par Alain Richard
 
Retour sur image : en juillet 2005, Martin Hirsch annonçait que "sans-grade" et élites se trouvaient face à face

Le Monde du 23 juillet 2005 [1] publiait un texte de Martin Hirsch [2] sous le titre "Le dossier France 2007". C’était peu après le référendum sur le TCE et après que Paris s’est vu ravir les jeux olympiques 2012 par Londres.

Depuis, il y a eu le feu dans les banlieues à l’automne, puis la massive opposition au CPE.

Aucun de ces deux évènements récents n’altère la portée des propos de Martin Hirsch ; bien au contraire, ils les rendent singulièrement d’actualité, au point qu’il nous semble intéressant d’y revenir.

Dans ce texte, l’auteur parle tout d’abord de l’état « préinsurrectionnel » qui règne dans le pays, de l’avis des seules classes dirigeantes ( !). Alors que « parmi les sans-grade, le sentiment prévaut que rien ne change, que les mêmes erreurs sont commises par les élites, où l’aveuglement règne. »

Ensuite, Martin Hirsch cherche ce qui pourrait agir de façon positive sur le climat et dresse une série de constats :
  la question des inégalités doit revenir au coeur du débat politique : « l’absence de discours structurant sur les inégalités accroît les frustrations et décrédibilise toute action réformatrice. »
  inégalités et protections sont les deux paramètres-clés du contrat social : « faute de doctrine sur les unes et sur les autres, le débat sur le modèle social reste superficiel et hypocrite »
  notre fameux modèle social est un leurre : « nous avons simultanément des dépenses élevées, des déficits qui se creusent, un chômage haut, une pauvreté qui s’étend, et des inégalités qui ne s’atténuent pas. »
  les réformes, « déclenchées au nom de l’efficacité, ne se traduisent pas par une maîtrise durable des dépenses, mais provoquent des inégalités supplémentaires »
  dès lors, les attaques ou la défense du "modèle français" en opposition à celui de la Grande-Bretagne est souvent à côté de la plaque : « la vraie question n’est pas de savoir s’il faut ou non imiter Tony Blair qui a permis aux pauvres de voir leurs revenus augmenter plus rapidement que les riches mais plutôt si, et comment, on peut éviter la purge sociale thatchérienne. »

« En d’autres termes, existe-t-il une autre voie que l’accroissement des inégalités et la réduction des protections, même transitoires, pour faire redémarrer la croissance et l’emploi ? »

Encore faudrait-il pour mener cette réflexion que les pouvoirs publics soient capables d’agir : « car si la situation est si désespérante, c’est aussi parce qu’on a le sentiment que même les meilleures politiques, à les supposer conçues, ne pourraient pas être mises en oeuvre. L’Etat est moins respecté, parce qu’il ne satisfait pas aux deux conditions qui inspirent le respect : la justice et l’efficacité. Incapacité à décider, peur de la concertation, impuissance masquée par des incantations vaines ou de la communication spectaculaire. »

L’auteur ajoute : « dans un pays construit autour d’un Etat fort, les dysfonctionnements de la machine d’Etat sont plus graves qu’ailleurs ... D’où cette fuite en avant législative. »

Pour sortir de ces dysfonctionnements, il prône le retour au politique, « qui va de pair avec un mépris pour la discussion politicienne ». Concernant les échéances à venir de 2007, il craint « le risque d’un nouveau rendez-vous manqué s’il s’agit simplement de croire en l’homme providentiel, au motif qu’il a le verbe haut, ou de penser qu’un nouveau rejet d’une majorité sortante vaudrait adhésion à un projet calqué sur les revendications du moment. »

Et Martin Hirsch de conclure (en juillet 2005) : « c’est la société civile qui contraindra notre classe politique à tirer véritablement les leçons des désaveux successifs pour que se construise un véritable projet de société ... Il nous reste deux petites années pour nous préparer ... On ne peut pas dire que pour l’instant le dossier "France 2007" soit très consistant. »

Durant ces derniers mois, ce texte n’a pas pris une ride. Seule nouveauté peut-être : le climat préinsurrectionnel n’existe plus seulement dans la tête des classes dirigeantes.

Jacques Chirac, quant à lui, n’a toujours pas retrouvé son sonotone.

[1] Voir l’intégralité du texte dans les archives du Monde, pour ceux qui y sont abonnés. Le texte est également consultable en page web Cip-idf.

[2] Martin Hirsch est maître des requêtes au Conseil d’Etat et président d’Emmaüs France.

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