L’anti-négationnisme est-il positif ?

samedi 17 décembre 2005.par Philippe Ladame
 
Contre le racisme et la négation des crimes contre l’humanité certains pensent qu’il faut légiférer, d’autres pas.

Se saisissant, au fond, du problème de la liberté de recherche et d’expression des historiens, plusieurs d’entre eux [1] ont signé dans Libération une « pétition pour l’abrogation des articles de loi contraignant la recherche et l’enseignement de cette discipline. »

Affirmant que, « dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique, » ils demandent l’abrogation des articles contenus dans les lois du 13 juillet 1990 (Gayssot - sur la négation des crimes contre l’humanité), du 29 janvier 2001 (génocide arménien), du 21 mai 2001 (Taubira - la traite et l’esclavage), du 23 février 2005 ("rôle positif" de la colonisation) qui­, selon eux, restreignent indûment la liberté de l’historien.

Par cette prise de position, les signataires cherchent à redonner aux historiens la latitude indispensable à leurs travaux. Elle intervient alors qu’une polémique enfle, par exemple, sur les travaux de M. Pétré-Grenouilleau, spécialiste de l’histoire des traites négrières à l’Université de Bretagne-Sud, mis en cause par un « Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais. » [2]

En demandant l’abrogation des articles de lois qui rendent possibles de telles mises en cause, les signataires laissent entendre que ce n’est pas au juge de dire la vérité historique. Mais leurs opposants leur retournent volontiers l’argument. Comme l’explique Meïr Waintrater, dans Libération, le mérite de ces lois contre le négationnisme c’est justement d’éviter au juge d’avoir à définir la vérité historique. Il lui suffit de juger s’il y a négation (de l’holocauste, du génocide arménien ou de tel ou tel fait listé comme crime contre l’humanité) ou pas.

Ces lois sont certainement une commodité utile pour empêcher que des nostalgiques bornés du racisme le plus imbécile se répandent en affirmations du genre "l’holocauste n’a jamais existé que dans la propagande du lobby juif international". Le problème est la tendance à les utiliser dans une acception très large du concept de négation. Des questions, des mises en perspective, des comparaisons sont perçues comme constitutives d’un négationnisme et leur auteur attaqué en justice en tant que tel.

On peut craindre, comme les signataires, que de telles attaques paralysent, en définitive, la pensée et la recherche. Quant à savoir si l’on doit éviter l’écueil par l’abrogation de ces articles de loi ou en attendant que se constitue une jurisprudence qui tracera la ligne entre la négation et l’interrogation, c’est certainement une question qui divisera bien des familles politiques.

[1] Les signataires sont Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.

[2] Accusé par certains de révisionnisme (source), soutenu par d’autres (source), Olivier Pétré-Grenouilleau risque suspension professionnelle et condamnation.

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