La fin des haricots

dimanche 13 novembre 2005.par Philippe Ladame
 
Petite histoire vertigineuse d’une tentative d’appropriation du vivant.

Mardi 15 novembre, à 20h40, Arte diffusera "Main basse sur la nature" (rediffusion prévue mercredi 16 à 15h15).

La première heure de l’émission sera consacrée à l’affaire des haricots jaunes.

Petit semencier américain, Larry Proctor, lors d’un voyage au Mexique en 1994, a acheté, dans un marché local, des haricots. De retour chez lui, au Colorado, il fait pousser ces haricots, puis sélectionne les plus beaux, d’une couleur jaune qui lui plait bien, et les replantent, puis continue ainsi.

Larry fait ce que font depuis des siècles les paysans d’Amérique centrale et du nord de l’Amérique du sud dont le haricot est la principale source de protéine végétale. On compte des milliers de variétés sur leur sol, dont une trentaine de couleur jaune.

Mais Larry est un citoyen des Etats-Unis, il sait qu’on peut obtenir des brevets pour empêcher les voisins de tirer profit de son travail. Alors, en 1996, il dépose des demandes pour protéger ses jolis haricots jaunes. Il obtiendra, en avril 1999 le brevet no. 5,894,079 pour un haricot qu’il nommera "Enola", et, un mois plus tard, le Certificat de Protection de Variété de Plante no. 9700027.

Armé de cette double protection, Larry a entrepris, fin 99, une action en justice contre deux entreprises, l’une mexicaine, l’autre états-unienne, qui vendent des haricots mexicains. « Au début, » explique Rebecca Gilliland, qui préside Tutuli Produce (Arizona) [1], « j’ai pensé que c’était une blague. Comment pouvait-il avoir inventé quelque chose que les mexicains produisent depuis des siècles ? »

Elle qui avait eu l’idée, tout simplement, d’importer aux Etats-Unis, les délicieux haricots jaunes de son enfance passée au Mexique, a été bien étonnée quand Larry lui a demandé d’acquitter six cents par livre parce qu’il possède les droits, aux Etats-Unis, sur tous les haricots de couleur jaune. Menacée de procès, elle a abandonné son activité (plusieurs procédures sont en train concernant d’autres sociétés).

Cette petite histoire qui n’est pas encore terminée (le ré-examen du brevet est en cours), n’est pas sans rappeler l’affaire du margousier (voir notre article) dans laquelle la multinationale Grace utilisait elle aussi la législation américaine pour breveter une plante traditionnellement utilisée en Inde.

Il est possible que, dans le cas des haricots jaunes, la raison l’emporte. Mais cette histoire de biopiraterie laissera des traces : au lieu de défendre résolument la non-brevetabilité du vivant, le Mexique et d’autres gouvernements en ont tiré la leçon qu’il fallait d’urgence ... breveter tous azimuts leur patrimoine.

La deuxième partie de la soirée d’Arte, consacrée à la fin annoncée de la biodiversité du blé, devrait être intéressante elle aussi.

[1] Tutuli Produce est le distributeur principal de deux variétés de haricots jaunes, "Peruano" et"Mayocoba" produit par l’Association des Agriculteurs de Rio Fuerte.

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