Les chiffres truqués du chômage

vendredi 25 février 2005.par Alain Richard
 
Ou ’Comment faire croire qu’il n’y a que 10% de chômeurs et que ça va s’arranger’

Tous les journaux font état des statistiques du ministère du travail publiées le 25 février qui indiquent que le taux de chômage en France a dépassé les 10% (citons Le Monde). Cette barre "symbolique" n’aurait pas été franchie depuis février 2000.

Derrière les chiffres, il y a des hommes et des femmes. A grand coup de louche, la France compte une population active de 25 millions de personnes ; 2,5 millions de chômeurs = 10%. Ça paraît simple, c’est ce qu’on nous fait croire.

Or, ces (déjà) mauvais résultats cachent en fait une réalité bien pire encore et, en tous cas, plus complexe ! Ils ne font que traduire une tendance (négative) par la comparaison de valeurs relatives, et ne reflètent en rien la réalité (en valeurs absolues) du chômage en France. Sans grand risque de se tromper, on peut avancer que nous ne sommes jamais descendu depuis de nombreuses années en dessous des 10% fatidiques. Loin s’en faut !

Car les résultats affichés sont issus de l’ANPE, experte dans l’art de maquiller les chiffres, de leur faire dire tout et n’importe quoi et de nous faire passer des vessies pour des lanternes !

Ne sont en effet comptabilisés par l’ANPE dans le calcul du taux de chômage que les demandeurs d’emploi de catégorie 1 (2 461 600 personnes à ce jour, d’après Le Monde). En cela, l’ANPE se rapproche de la définition du "chômeur" d’après le Bureau International du Travail [1] . Or, depuis 1995, il existe dans les statistiques de l’ANPE 8 catégories de demandeurs d’emploi, qui dépendent de la situation de la personne, de la nature de l’emploi recherché et de sa disponibilité par rapport à l’emploi recherché ; ainsi :
  La catégorie 1 enregistre les personnes immédiatement disponibles, à la recherche d’un emploi sous contrat à durée indéterminée (CDI), à temps plein.
  La catégorie 2 enregistre les personnes immédiatement disponibles, à la recherche d’un emploi sous contrat à durée indéterminée (CDI), à temps partiel.
  La catégorie 3 enregistre les personnes immédiatement disponibles, à la recherche d’un emploi à durée limitée (CDD, mission d’intérim, vacation ).
  La catégorie 4 enregistre les personnes sans emploi et à la recherche d’un emploi mais non immédiatement disponibles (en formation, en arrêt maladie, en congé de maternité).
  La catégorie 5 enregistre les personnes pourvues d’un emploi mais à la recherche d’un autre emploi, donc non immédiatement disponibles (peu utilisée).
  Les catégories 6, 7 et 8 enregistrent les personnes ayant exercé une activité réduite ou occasionnelle de 78 heures ou plus dans le mois précédent et à la recherche d’un CDI ou d’un CDD, à temps plein ou à temps partiel (catégories en très forte croissance).

Dans sa gestion des "stocks" et des "flux" (c’est ainsi que le Service Public de l’Emploi raisonne, parlant des demandeurs d’emploi), l’ANPE est prompte à dégarnir la catégorie 1 pour grossir les autres catégories, afin de se conformer à ses objectifs de résultats. Si les chiffres de la catégorie 1 sont toujours rendus publics (et relativement facilement accessibles), obtenir les chiffres des autres catégories est une autre paire de manches.

Il faut également savoir que ne sont pas comptabilisées comme demandeurs d’emploi les personnes radiées de l’ANPE ; or depuis quelques années (mise en place du PARE, en lien avec l’Unedic), les radiations administratives sont de plus en plus fréquentes ; à telle enseigne que les Agences Locales ont des "objectifs de radiations" dont ils doivent rendre compte à leur hiérarchie. Il est fréquent qu’un demandeur d’emploi radié de l’ANPE et n’ayant pas (ou plus) de droits à l’Assedic ne se réinscrive pas.

Enfin, les chiffres officiels du chômage ne tiennent pas compte de toutes les personnes (dont le nombre croît) en situation de grande précarité ou d’exclusion qui ne sont tout simplement pas inscrites à l’ANPE, généralement parce qu’elles n’y ont aucun avantage financier (fin de droits ou absence de droits aux indemnités Assedic) et que l’ANPE ne leur procure aucun service : bénéficiaires de minima sociaux, SDF, femmes (souvent divorcées) ayant vécu une longue période d’inactivité professionnelle pour élever des enfants, ...

Toutes ces personnes qui ne figurent pas dans la sacro-sainte catégorie 1 de l’ANPE viennent considérablement grossir les rangs des "chômeurs". En l’absence de données transparentes, les associations de chômeurs et de précaires (ou toute personne un tant soit peu impliquée dans les problèmes d’insertion / exclusion) s’accordent à considérer que le nombre des personnes à la recherche d’un emploi en France avoisine les 5 millions, soit beaucoup plus près de 20% de la population active que de 10%.

Les véritables chiffres du chômage, du non-emploi ou du mal-emploi, seront-ils un jour rendus publics ? Quel gouvernement, quel parti politique, aura-t-il le courage et l’honnêteté d’affronter la réalité en face ? (Disons clairement que, dans l’art du maquillage des chiffres, les récents gouvernements PS n’ont rien à envier à l’actuel gouvernement Raffarin).

Comment peut-on sérieusement penser que la croissance permettra de résoudre une telle crise de société ? Ne cherche-t-on pas plutôt à nous endormir dans l’attente d’une (hypothétique) solution "démographique" à l’horizon 2010-2015 ?

[1] En application de la définition internationale adoptée en 1982 par le Bureau International du Travail (BIT), un chômeur est une personne en âge de travailler (15 ans ou plus) qui répond simultanément à trois conditions :
  être sans emploi, c’est à dire ne pas avoir travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant une semaine de référence ;
  - être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours ;
  - chercher activement un emploi ou en avoir trouvé un qui commence ultérieurement.

Remarque : un chômeur au sens du BIT n’est pas forcément inscrit à l’ANPE (et inversement). Le BIT est rattaché à l’ONU, il réside à Genève.

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