Nouakchott menacée par les eaux ?

lundi 14 février 2005.par Alain Richard
 
Rien à voir avec le tsunami ! En cause, l’érosion du cordon dunaire qui isole la capitale mauritanienne de la mer.

Un article du 30 janvier 2005 de L’Intelligent - Jeune Afrique informe que "l’engloutissement par l’Atlantique de la plus grande partie de Nouakchott est programmé", ou en tout cas probable dans un avenir relativement proche. La mise en garde a été lancée par des responsables gouvernementaux et des scientifiques réunis en séminaire dans la capitale mauritanienne du 5 au 15 décembre 2004.

Selon Ahmed Ould Senhoury, professeur de géographie à l’université de Nouakchott, l’ensablement au nord du port fait que les sédiments avancent de 35 m par an vers le large, tandis que l’érosion sur son flanc Sud entraîne une avancée de la mer vers la cité et les terres de l’Aftout de l’ordre de 20 m par an. Si rien n’est fait, le contournement du port par l’Atlantique devrait intervenir entre 2010 et 2015, estime l’universitaire. Autant dire demain. D’autres études commanditées par le gouvernement indiquent qu’en cas de rupture du cordon dunaire 79 % de la superficie globale de Nouakchott sera inondable à l’horizon 2020. Et c’est toute la ville qui le sera d’ici à 2050.

En cause, la combinaison de l’élévation du niveau de la mer (dû au réchauffement de la planète) et des interventions humaines : extractions de sable pour le bâtiment, édification de structures touristiques, construction d’un port en 1980, fragilisent depuis plusieurs années le cordon dunaire de 20 à 25 km de long qui protégeait jusqu’alors la ville (la population est aujourd’hui estimée à un million de personnes).

Spécialiste des côtes méditerranéennes et africaines, le géographe Roland Paskoff [1] préconise clairement la reconstitution rapide du bourrelet dunaire : "encore quelques brèches, et c’est la catastrophe", clame-t-il. Ensuite, il conviendrait de soustraire la dune reconstituée à toute construction, circulation routière ou même fréquentation du public. "D’une façon générale, et cela est valable pour toutes les côtes du monde, il ne faudrait pas s’installer à proximité de la mer. La largeur de la bande non constructible dépend évidemment de plusieurs facteurs, en particulier de la topographie littorale, mais un minimum de 500 m me paraît nécessaire."

Selon l’Union mondiale pour la nature (UICN), des villes en Afrique atlantique comme Abidjan (Côte d’Ivoire), Banjul (Gambie), Saint-Louis (Sénégal) et Windhoek (Namibie) seraient également menacée par une invasion de l’océan, pour des causes identiques à celles constatée à Nouakchott.

Les catastrophes naturelles  [2] (tsunami du Golfe du Bengale) nous rappellent que nous ne pouvons faire l’impasse sur la force et la suprématie de la nature en général et des océans en particulier ; il serait vraiment temps d’en prendre pleinement conscience dans nos choix écologiques et dans l’aménagement des littoraux de la planète, afin d’éviter des catastrophes due à l’activité humaine, sans doute encore évitables.

La mer a toujours exercé une forte attractivité sur l’homme : aux raisons économiques s’ajoutent depuis peu des raisons touristiques. Liée à l’accroissement général de la population de la planète, cette attractivité fait que la population littorale mondiale aura doublé en 30 ans :
  d’après l’Unesco en 1998, 60% de la population mondiale (3,6 milliards d’habitants) vivait à moins de 60 km du littoral,
  d’après le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), cette proportion sera de 75% (6,4 milliards) d’ici trente ans,
  aujourd’hui, 12 des 15 villes les plus importantes du monde sont construites en bordure de mer.

Dès lors, la notion de développement soutenable prend tout son sens.

[1] Roland Paskoff est professeur émérite à l’université de Lyon et membre du conseil scientifique du Conservatoire du littoral en France. Il est l’auteur, entre autres publications, d’un petit livre vulgarisateur titré Jusqu’où la mer va-t-elle monter ?, Éditions du Pommier, Paris, août 2004. Ce titre fait référence à un roman peu connu de Jules Verne, L’invasion de la mer -, dans lequel les nomades du Sahara, en voyant déferler autour d’eux les flots de la Méditerranée, s’inquiétaient : " Jusqu’où serons-nous inondés ?". Il est géographe-géomorphologue spécialiste des littoraux et des milieux côtiers et a étudié un grand nombre de sites (comme par exemple Essaouira). Bien que savants, ses ouvrages sont accessibles par un large public.

[2] La cause du tsunami est "naturelle" (secousse sismique). Il faudrait néanmoins mesurer la part "culturelle" dans l’ampleur de la catastrophe humaine ; le poids des aménagements d’infrastructures touristiques de masse dans le bilan du nombre de victimes, la part de destruction des protections naturelles du cordon littoral, qui, à défaut d’arrêter la vague, aurait pu la freiner.

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