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Dans le Monde Diplomatique de janvier 2005, Ignacio Ramonet s’inquiète de la crise dans laquelle s’engage la presse traditionnelle.
Cette crise est d’abord une crise, internationale, de la baisse de diffusion. « Le quotidien américain International Herald Tribune, par exemple, a vu ses ventes baisser, en 2003, de 4,16 % ; au Royaume-Uni, le Financial Times a chuté de 6,6 % ; en Allemagne, au cours des cinq dernières années, la diffusion a baissé de 7,7 %, au Danemark de 9,5 %, en Autriche de 9,9 %, en Belgique de 6,9 %, et même au Japon, dont les habitants sont les plus gros acheteurs de journaux, le recul a été de 2,2 %. »
En France, elle touche même la presse "de référence", y compris Le Monde diplomatique. « Notre journal, qui constatait, depuis 1990, une régulière augmentation de sa diffusion, et qui, entre 2001 et 2003, a connu une hausse record de ses ventes - supérieure à 25 % ! -, éprouvera sans doute en 2004 (les résultats définitifs ne sont pas établis) un recul de sa diffusion d’environ 12 %. »
Cette baisse de diffusion pousse à rechercher la rentabilité dans la concentration.
C’est ainsi que « Libération, jadis maoïste, (en vient) à favoriser la prise de contrôle de 37 % de son capital par le banquier Edouard de Rothschild. » Le groupe Socpresse, qui édite quelque 70 titres dont Le Figaro, L’Express, L’Expansion et des dizaines de journaux régionaux, a lui-même été acquis récemment par M. Serge Dassault. Un autre industriel de l’armement, M. Arnaud Lagardère, possède déjà le groupe Hachette, qui détient quelque 47 magazines (dont Elle, Parents, Première) et des quotidiens comme La Provence, Nice-Matin ou Corse-Presse.
« Si cette chute de la diffusion venait à se poursuivre, la presse écrite indépendante risquerait peu à peu de tomber sous le contrôle d’un petit nombre d’industriels - Bouygues, Dassault, Lagardère, Pinault, Arnault, Bolloré, Bertelsmann... - qui multiplient les alliances entre eux et menacent le pluralisme. » estime l’éditorialiste.
A l’étranger, les disparitions de titres ces derniers mois ont été nombreuses et des milliers d’emploi du secteur ont été supprimés [1].
Ignacio Ramonet attribue la crise à deux causes externes :
D’une part, la concurrence des quotidiens gratuits qui drainent d’importants flux publicitaires. « En France, en termes d’audience, 20 Minutes est déjà en tête et touche plus de 2 millions de lecteurs par jour en moyenne, (...) et un autre gratuit, Metro, (est) lu chaque jour par 1,6 million de personnes. »
« L’autre cause externe est, bien sûr, Internet, qui poursuit sa fabuleuse expansion. Au cours du seul premier trimestre 2004, plus de 4,7 millions de nouveaux sites web ont été créés. Il en existe actuellement dans le monde quelque 70 millions, et la Toile compte plus de 700 millions d’usagers. »
Mais le journaliste détaille aussi la cause interne que constitue, d’après lui, le fait que la presse a gravement failli à son éthique ces derniers temps.
Parlant de "bidonnages en série", Ignacio Ramonet évoque
l’affaire Jayson Blair (New York Times). « Ce journaliste vedette falsificateur de faits, plagiaire d’articles copiés sur Internet et inventeur de dizaines d’histoires, ».
le cas de (USA Today), premier quotidien des Etats-Unis, « dont les lecteurs découvraient avec stupeur que son reporter le plus célèbre, Jack Kelley, une star internationale qui sillonnait la planète, avait interviewé 36 chefs d’Etat et couvert une dizaine de guerres, était un faussaire compulsif, un « serial bidonneur ». Entre 1993 et 2003, Kelley avait inventé des centaines de récits sensationnels ». [2]
et, pour finir, le cas, plus récent, de Dan Rather, le présentateur vedette du journal télévisé de CBS qui a reconnu avoir diffusé, sans les avoir vérifiés, de faux documents tendant à prouver que le président Bush avait bénéficié de soutiens pour échapper à la guerre du Vietnam.
Plus globalement, Ignacio Ramonet met en cause la légereté de la presse et son suivisme, aux Etats-Unis (avec le traitement de la guerre en Irak) ou ici avec le traitement des affaires Patrice Alègre, du bagagiste d’Orly, des « pédophiles » d’Outreau et de la prétendue agression du RER.
« Toutes ces affaires, ainsi que l’alliance de plus en plus étroite avec les pouvoirs économique et politique, ont causé un tort dévastateur à la crédibilité des médias. Elles révèlent un inquiétant déficit démocratique. Le journalisme de bienveillance domine, alors que recule le journalisme critique. On peut même se demander si, à l’heure de la globalisation et des mégagroupes médiatiques, la notion de presse libre n’est pas en train de se perdre. » conclut l’éditorialiste du Monde Diplomatique en détaillant, pour preuve, les inquiétantes déclarations récentes de Serge Dassault [3] et de Patrick Le Lay [4].
[1] Reuters, principale agence de presse, vient d’annoncer une réduction d’effectifs de 4 500 salariés.
[2] Kelley avait photographié une employée d’un hôtel - « Jacqueline » -, dont il racontait en détail la fuite à bord d’un frêle esquif et la noyade tragique dans le détroit de Floride. En réalité, cette femme - de son vrai nom Yamilet Fernández - est en vie, n’a jamais vécu pareille aventure.
[3] « Un journal permet de faire passer un certain nombre d’idées saines » - Serge Dassault
[4] « Le métier de TF1 c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » - Patrick Le Lay.